• Français
  • English
  • 日本語
  • 简体中文

Le Printemps


PRINTEMPS
MULTIPLE.
“Les vignerons”

Mardi 17 avril. Nous arrivons au Château par un jour de Printemps légèrement maussade.
Le chef de culture, Julien Benquet, nous emmène immédiatement dans les vignes. Nous retrouvons la plupart des vignerons de l’hiver, la vigne est leur mer, qu’ils sillonnent jour après jour, saison après saison : Lionel Ambrosino, Jésus Cortes, Loïc Liger, le parisien, Julien François, pas médocain non plus, du nord de Paris, Sylvie Eyquem, comme le château mais avec un « E » devant, « à une lettre de la fortune », Nathalie Jaros et Emilie Lanuc, premier groupe ; et Stéphane Blanchard, Fatiha Zouga, Ali El Hilali, Michael Cramon, Josy Campina, Fabrice Bigois et Jérôme Rousseau, second groupe. Cette fois, ce n’est pas les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, les deux groupes sont mixtes et font le même travail. Un groupe rigole, l’autre est plus sérieux, on ne dira pas lequel.

 

Après le passage de la machine qui a retourné la terre, ils retirent les cavaillons, l’herbe restée dans la vigne. Il s’agit que ce soit propre, et surtout que l’énergie de la terre profite toute entière à la vigne.

 
 

Ciel gris, peu printanier, en tous cas peu conforme au cliché du printemps. Au début de l’hiver régnait une étrange douceur (suivie par des gelées), et voilà le printemps dans un froid inattendu. 2012 sera-t-il un millésime hors du commun ?

Je demande à Lionel :
- Un hiver doux, puis très froid, un printemps frais et pluvieux : 2012, année bizarre ?
- Non… Le froid, il peut retarder un peu la floraison mais rien de grave, ça va partir.
- Et s’il gelait ?
- Alors là, oui ce serait embêtant, dès que c’est vert, s’il gèle ça brûle tout, il faut être vigilant.
- Mais, vigilant, on peut rien faire de toute façon ?

Un petit chien sautille autour de nous, Ficelle.

- Non, on peut rien faire. Enfin, y en a qui ont des sortes de moulins qui brassent l’air pour empêcher de passer sous zéro. Mais bon, ça va là, il fait pas si froid, le printemps il y a des jours beaux, des jours moins beaux, c’est normal.

Maxime photographie la bêche qui sert à retirer l’herbe, à sarcler, on dit une sarcle justement.
- J’aurais fait mannequin de sarcle ! dit Lionel en riant. Je pourrais me lancer dans le défilé de sarcles…

 
 

“Un groupe d'amateurs est invité à une dégustation.”

Au château, un groupe d’amateurs est invité à une dégustation des primeurs. Ils viennent de Hong-Kong, Dubaï, Beyrouth, d’Indonésie, de Shangaï. Ils souhaitent investir autant pour leur plaisir que pour le placement. C’est leur première visite dans le Médoc, ils sont émerveillés.

Astrid les accueille, leur fait goûter les vins, puis Sylvie Cazes, directrice générale – après la comtesse de Lalande, après May Eliane de Lencquesaing, Pichon Longueville est marqué par les femmes –, arrivée sur les chapeaux de roue - elle quitte à l’instant un autre groupe au château de Bernadotte - leur dit : « Astrid vous a déjà tout dit », et se lance pourtant dans un vrai discours, parlant Cabernet, Merlot et de la façon dont elle-même, avec Philippe Moureau, le nouveau chef de caves, a retravaillé le wine making de Pichon.

-Are you happy with it ? demande un hong-kongais
- How could we not be happy after all this work ? répond Sylvie en riant. Seriously, yes, and the marks of the critics are excellent, very motivating indeed. Personnaly, do I like it ? YES !!!
- How do you keep the birds away ? demande Mr Al-Ameen, libanais qui vit à Dubaï et qui a manifestement le sens pratique.
- We pick early enough… ? I don’t know, it just happens. In fact we’ve a lot of birds, but after the picking, because of the reverdons, the grappes that are left because not good enough.

 
 
 

Ces visiteurs ressemblent à des amateurs d’art (qu’ils sont peut-être aussi), des collectionneurs dans l’atelier d’un peintre dont ils viennent à la fois admirer et jauger le travail, comprendre la manière dont il crée, estimer son potentiel, sa force d’inspiration, son authenticité… et finalement sa valeur d’avenir sur le marché. Kinda Al-Ameen est venue de Dubaï avec son mari, et avec le frère de celui-ci, Samer, qui, lui, vit à Beyrouth. Je leur demande : - Mais, à Dubaï on ne peut pas avoir d’alcool ? - Oh non, mais à Londres, oui. Nous sommes souvent à Londres…

Le lendemain matin, vaste hésitation dans le ciel.
Un instant les nuages noircissent la campagne, l’instant d’après une tâche de soleil éclabousse le parquet de la chambre, à nouveau le noir, puis la lumière… Le pessimisme, toujours sûr d’avoir raison contre l’optimisme béat, aura tort ce matin, tort contre la vitalité printanière qui après quelques gouttes de pluie et, au terme d’un combat aussi terrible que léger et aérien, le ciel n’est plus qu’une plaine heureuse et bleue qui fait régner sa paix sur les vignes et suscite la joie des vignerons et des vigneronnes qui peuvent pour aujourd’hui tomber le ciré hier ruisselant de pluie froide.

 
 

Alors, c’est vraiment l’air du printemps, l’idée printanière sensible sur la peau, au parfum, à l’œil, à toute une excitation joyeuse dans le corps. Tous les clichés, les beaux clichés, renaissent en même temps que germent les feuilles, que la sève monte : Vivaldi, la lumière, les désirs, la joie, l’envie de courir dans les vignes, de saluer tous ceux qui y travaillent, l’envie de rire, de se congratuler.

Nous quittons le château, marchons dans les vignes, où nous rencontrons des vignerons que nous ne connaissons pas :
-      Ici, nous sommes sur les terres de Comtesse ou Baron ?
-      Baron. Comtesse, ça commence à la tour, là-bas.

 

Cette tour, phare dans les vignes, en pierre de taille digne d’un château, surmontée d’une passerelle circulaire – pour la ronde de quelle vigie ? – a peut-être été construite pour cela, servir de borne de démarcation entre les terres du frère et de la sœur.
Julien nous montre les premières grappes, invisibles pour un parisien. Dans trois semaines environ elles perdront leur capuchon (le voile qui protège le raisin) et déjà on pourra fixer presque à coup sûr, dit-il, la date des vendanges : exactement cent jours plus tard.

Les vignerons inclinent le double fil de fer sur les piquets pour que la jeune vigne, encore basse, puisse s’y accrocher. Ce fil s’étend sur des kilomètres, par longueurs de dizaines de mètres : comment, simplement, d’un geste rapide, lui donner les inclinaisons nécessaires ? Et de façon assez légère pour rehausser le fil aussi facilement quand la vigne aura poussé ? A quoi l’accrocher ? aux piquets ? aux pieds de vigne eux-mêmes ? Avec quoi ? un clou ? une agrafe ? Comment le planter ce clou ? La fixer cette agrafe ? Faut-il un marteau, s’arrêter à chaque piquet, planter le clou ? Une solution bien plus simple, comme la résolution la plus élégante d’un problème mathématique, a été trouvée. Le fil n’est accroché ni au piquet, ni à un pied, il n’y a aucun clou, aucun marteau. On écarte juste les deux fils (vous aviez noté qu’il était double) de chaque côté des piquets et des pieds, d’un petit écartement des bras on obtient l’écartement des fils sur des dizaines de mètres. On ramène chaque fil en bas et on les relie par une simple petite attache. Ce sont ce geste rapide, cette attache qui ne tire sur rien d’autre que le fil lui-même, qui vont permettre à la vigne de grandir en ordre, en harmonie. Plus tard, vers la fin mai, quand la vigne aura grandi, on n’aura qu’à retirer l’attache, et le fils tuteurs remonteront, pour soutenir les grappes jusqu’à la vendange. Perfection simple.

 
 

Rentrés au château, nous suivons l’inventaire de ce qui sera gardé et de ce qui sera jeté dans des bâtiments qui vont être « en travaux ».

 

Il ne s’agit pas de banals travaux, il s’agit de détruire entièrement les anciens chais et d’en reconstruire d’autres, en pierre et en verre. - « A la Roederer », dit Patrick Pavoine, modernes et chics. - Pourquoi ? Pour faire plus joli ? - Non, en tous cas pas seulement, pas principalement, répond Philippe Moureau, le directeur technique. C’est pour permettre l’élevage parcellaire, accueillir des petites cuves, nombreuses, une par parcelle de vigne. Grâce à cela, on ne sera plus obligé de faire les assemblages dès les vendanges, quand il est très difficile et aléatoire de juger chaque jus, mais plus tard, cinq ou six mois après, quand les jus sont plus mûrs, au moment des échantillonnages des primeurs du grand vin et du second vin (Pichon Lalande et Réserve de la Comtesse). Les experts, ceux venus de l’extérieur d’une part, et Frédéric Rouzaud et Jean-Baptiste Lécaillon d’autre part, font les dégustations et composent, par de savants dosages, ce qui sera le grand vin et le second vin.

- Là où vous voyez ces grandes cuves où se mélangent les parcelles de 4 à 5 hectares, précise Xavier Pallu, le maître de chais, en 2013 il y aura des petites cuves parcellaires d’un ou deux hectares chacune, évidemment plus nombreuses et qui prendront plus de places. C’est pour cela qu’il faut agrandir, et on a décidé finalement de détruire et reconstruire à neuf. - Mais ces grandes cuves, elles n’empêchaient pourtant pas de faire des très bons vins ? Combien ils vont coûter ces travaux ? - De l’ordre de 10M€, dit le directeur financier. - 10M€ ?! Pour faire mieux ce qu’on faisait déjà magnifiquement ?! Pour un vin déjà réputé dans le monde entier ?! - Oui, c’est un enjeu énorme, dit Sylvie Cazes, c’est l’identité du château pour plusieurs décennies.

 

“C'est beau, c'est grand, c'est généreux la France.”

Profondeur et authenticité de la passion de la qualité. Quel engagement faut-il dans la recherche de l’œuvre – le credo du grand frère Louis Roederer – pour entreprendre de tels travaux susceptibles d’élever encore ce dont l’excellence est déjà mondialement reconnue ! Le printemps est multiple cette année à Pichon. La sève qui nourrit les grappes du millésime 2012 est plus profonde, plus intense, et portera plus loin…