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L'Hiver

 

Au vignoble,
un jour
de janvier
2012
“Une étrange douceur...”

L’hiver cette année à Pichon s'est ouvert dans une étrange douceur. Lumière brillante et blanche du soleil à peine tamisée par un voile nuageux, une chaleur qui rend tout manteau inutile – nous sommes le 4 janvier, habituellement la terre glacée crisse sous les bottes. Sur la route des châteaux, venant de l’aéroport, l’asphalte n’était pas noir ni gris, mais bleu et mauve. Dans les vignes, les femmes forment une équipe distincte. Elles rattachent les pieds au palissage avec des tiges de vime. Le vime est le nom d’ici pour le saule des vanniers, ou osier vert. La botte de vime est nouée à la taille par un tendeur. Il ne sert que pour le pied de la vigne. L’aspe, elle, la petite branche qui sort du pied et qui donnera le fruit (dans le Bordeaux supérieur ils l’appellent « baguette ») est attachée au fil du palissage par un autre fil, noué à l’aide d’un outil électrique.

 

Les femmes suivent les hommes, qui, eux, ont taillé et désécaillé. Désécailler selon le dictionnaire signifie "faire perdre ses écailles", mais ici c’est refaire le palissage, réparer les piquets et les fils soutenant la vigne endommagée. Les sarments taillés sont entassés ici et là dans la vigne. Ils seront ramassés et broyés. Le travail du tailleur, nous explique Christophe, n’est pas de "tailler du bois", mais de sélectionner celui qui donnera le meilleur fruit : l’aspe de l’année passée. A Pichon on taille "à trois yeux", autrement dit on laisse trois boutons sur l’aspe, le reste est enlevé. En principe ici chaque pied a deux aspes, ouverts comme deux bras levés, mais pas toujours, certains pieds n’en ont qu’un, on les appelle des manchots, le critère déterminant n’est pas ce nombre deux, mais de ne garder que les meilleurs, ceux de l’année passée.

“Griffage, buttage, décavaillonnage”

On commence le griffage/buttage début mars, et on décavaillonne en avril/mai, quand l’herbe commence à pousser. Puis on recommence : on referme (griffer et butter) fin mai et on rouvre (décavaillonner) en juillet/août.
On reparle de la douceur. « Si la vigne part trop vite, si le bourgeon débourre et qu’il y a un coup de gel, là c’est vraiment pas bon. Cette douceur, la vigne elle comprend pas trop. Pas besoin d’être un spécialiste pour voir que le climat se dérègle. A l’avenir, un cépage comme le Sauvignon, ou le Cabernet Sauvignon, il faudra le remplacer par un cépage du Sud ».

J’interroge sur la douceur. Oui, me dit un vigneron, attention à la remontée de sève, cette douceur a tiré la vigne de son sommeil hivernal. Elle pleure. On voit bien les gouttes d’eau de sève qui perlent sur les tiges. On y reviendra, cela hante les esprits en arrière plan du travail routinier : cette douceur anormale, le climat déréglé. Les hommes, à l’aide d’une masse, renfoncent les piquets anciens ou les remplacent par des neufs. Il y a les grands piquets, les carassons, qui tiennent le palissage, le fil de fer auquel sont attachées les aspes, et les petits piquets, les marquants, qui stabilisent les pieds de la vigne. A Pichon, chaque pied est tenu par un marquant parce que le sol n’étant traité par aucun désherbant, tout est fait par le binage, le passage d’outils qui remuent la terre et quelques fois cognent les pieds. Ce travail de nettoyage du sol comporte trois étapes : - Le griffage, passage de griffes qui vont nettoyer et aérer la terre au milieu du rang. - Le buttage, qui va créer un bourrelet de terre, une bosse juste au niveau du pied, qu’on laisse un peu de temps, environ un mois. - Le décavaillonnage, pour rouvrir la terre, la remettre au milieu du rang, l’aplanir.

“Le vin c’est d’abord son terroir.”

"Normalement la vigne pleure à partir de mi-février et tout mars. Tant que les saintes glaces ne sont pas passées (mi mai, dites aussi les saints de glace, St Mamert, St Pancrace, St Servais) on peut craindre une gelée. Et si ça débourre trop tôt… En même temps, on a vu des hivers où les vignerons étaient en t-shirt. Pas la peine de se mettre le couteau sur les veines ".

 

Là où la terre n’a pas été griffée ni buttée, l’herbe et des fleurs jaunes poussent. On le voit sur des rangs où, dit Christophe, « la vigne n’avait pas assez levé, alors on a reporté le binage à février ». .

Avec quelle élégance les femmes prennent leurs bottes de vime à l’arrière du Toyota Land Cruiser, se les nouent à la taille ! Elles portent des laines polaires, des pantalons de survêtement, certaines des lunettes fluo, rien de traditionnel, de couleur locale, et pourtant leurs mouvements, leur dextérité à caller la botte sur la hanche, fait penser aux images anciennes, Brueghel, intemporalité de la nature et des gestes qui lui sont soumis. Si ce n’était pas des tiges de vime mais des liens en textile, comme on en utilise ailleurs, ou en plastique, les gestes, l’allure ne seraient pas les mêmes, n’auraient pas ce naturel, au sens charnel : qui relève de la nature.

“Les femmes acanent et plient.”

“Comme deux galeristes qui accrocheraient des tableaux pour une exposition.”

Pierre, le vigneron formateur, indique à un autre, Jésus, les piquets de début de rang, inclinés, dont il faut rajuster l’angle pour tendre, ni trop ni trop peu, le fil de fer.
- Tire-le. Là. C’est bon. Celui-là aussi. Là. C’est bon. Tire-le aussi, non pas celui-là, après, oui, tire-le, là, c’est bon, impeccable. Celui-là aussi, tire-le un peu. C’est bon.
- On fait les petits, là ?
- Oui, attends, je vais en prendre deux ou trois. Pierre les prend dans la remorque derrière le tracteur. Pendant cette scène, Pierre se place dans l’alignement des piquets, dans le bon angle de vue pour s’assurer de leur juste inclinaison, Jésus, lui, remonte les rangs un à un. Ils sont comme deux galeristes qui accrocheraient des tableaux pour une exposition. Mais sous le ciel, dans les vignes, au bord de la Gironde.
Je demande : C’est important pour la tension du fil ? « Oui, voilà, voilà. Et l’esthétique aussi. Tous les ans il faut une remise en état, à cause des outils qui passent, après la taille. Comme ça, quand les femmes elles vont passer… » (sous-entendu ce sera propre, nickel, pour le passage des femmes).

“Le château au loin dans les vignes, tâche blanche sous un liseré d'ardoise.”

Le château au loin dans les vignes, tâche blanche sous un liseré d’ardoise. Niché entre les arbres – les arbres sont rares dans l’étendue des vignes -, les fenêtres. Un air de comtesse. A peine plus bas, l’illustre château Latour, et juste après le trait pâle de la Gironde, qui semble une bande de ciel sur la terre. Le château de la comtesse, c’est Balzac, le Lys dans la Vallée, une vie de famille, des joies et des soucis différents et semblables à ceux des vignerons. Maintenant pour eux le château, c’est « un Groupe », Reims. Mais ce « Groupe » ? Une famille encore, d’autres soucis, les mêmes.
Nous allons vers cette tâche blanche. De près, les enfilades de balustrades de pierre du jardin se détachent sur le ciel. A l’intérieur, rénovation grand style, modernité des parquets nus et clairs, des murs peints, de certains meubles, et tradition d’autres meubles, des tableaux de la sœur de la comtesse, souvenirs d’un personnage romantique, poétique et souffrant. Des chambres dignes d’un palace, prêtes à recevoir les Américains ou les Chinois habitués des Hyatt. Surtout, trésor insoupçonné dans cette vaste plaine paysanne, où le mot culture signifie vigne bien avant arts : la collection de verres. Pas seulement ceux que vous pourriez vous attendre à trouver chez une châtelaine raffinée, verres XVIIIe, verres de Venise pour table illuminée. Cela oui, mais aussi, mais surtout, de rares pièces antiques de Rome, du Liban, de Chine, des pièces de Hanovre, d’Angleterre, des pièces françaises anciennes, des œuvres contemporaines aussi, rassemblées par style, par époque, par provenance dans le salon Est, éclairé par le levant. Provenance récente et cependant illustre qui vient d’enrichir le « château de verres » : les pièces de la collection Saint-Laurent, acquises lors de la vente événement de Pierre Bergé.

“Une aurore imperceptible.”

Les vignes dans la grisaille sont une œuvre de Buren ou d’Opalka : la répétition inlassable, les alignements. En se penchant à hauteur, les fils forment une surface brillante. Les rangées des piquets créent, selon l’angle d’où on les regarde, soit une apparence de chaos, soit son contraire, des rangs militaires. C’est triste aussi, les vignes en hiver, un cimetière, les alignements de croix dans la lumière pâle. Mais tout cela n’est qu’évocations passagères, qu’effacent les jeux des nuances de gris, de bruns, de verts, la gaieté des femmes, leur élégance quand elles portent les bottes de vime à la hanche, leurs cris d’un rang à l’autre, la virtuosité de leur geste pour nouer la tige de vime, et l’air, le vent sur la joue, dans les cheveux, frais et doux cet hiver, doux, dangereux confort, sirop peut-être empoisonné avant un « un coup de gel ».

Les femmes « chantent », bavardent tout en nouant le vime. Gaieté de la vigne – aujourd’hui c’est vrai qu’il fait doux, demain la pluie est annoncée, ce sera peut-être moins drôle. Elles se lancent dans la vigne, et le temps d’écrire dix lignes, elles sont déjà loin, nouant d’un geste rapide les pieds aux marquants, tâches de couleurs non conformes à celles qu’un esthète, encore moins un publicitaire aurait choisi, bleu électrique, fuchsia, beige, rose fluo, mais réelles, donc réellement belles. Et les rires éclatent, les voix aiguës percent, charmantes même de loin quand elles deviennent incompréhensibles, impressionnistes.
- Vous rigolez toujours comme ça ?
- Toujours ! Il vaut mieux, non ?
- Des fois c’est plus calme. Il pleut là, c’est pour ça.
Les femmes acanent et plient. Acaner, c’est lier le pied de la vigne au palissage, avec la tige de vime. Plier, c’est lier l’aste (la branche fine qui sort du pied de vigne) avec le lien en fer, à l’aide de l’outil électrique. L’outil rend les femmes moins belles : elles ne portent plus la grande botte de vime à la hanche, mais la petite batterie orange de l’outil électrique dans le dos.
Chacune a sa voiture, comme ça chacune arrive de chez elle et rentre directement. « Il y a que le 4X4 qui est au château ». Certaines avancent avec leur voiture le long de la vigne, une a laissé sa porte ouverte en conduisant, d’où dépassent ses tiges de vime, les autres rient.
Entre chaque séquence de travail, les pauses, comme les oiseaux se posent sur un fil entre deux vols.

“Les hommes ne rigolent pas, ne bavardent pas.”

Dans une autre parcelle, l’équipe masculine. Le sécateur des hommes qui taillent est électrique lui aussi, ils portent la batterie qui les alimente, orange elle aussi, dans le dos, comme les femmes. Les hommes ne rigolent pas, ne bavardent pas, on n’entend que le son électrique des sécateurs, comme des petits cris d’animaux, pas très jolis. Parmi les six hommes de l’équipe, une femme. C’est la mixité. Ici aussi les pauses sont fréquentes : entre chaque séance, rapide, soutenue, une cigarette, une gorgée d’eau, un texto. Dans une journée, l’équipe fait quatre à cinq rangs de 140 pieds, taillés, palissés.

Est-ce que c’est beau, les vignes en hiver ? Pas de feuilles, encore moins de raisins, des piquets, des fils de fer, à perte de vue, à plat, quelques voitures ici et là, au loin des bâtiments de ferme, des châteaux derrière des arbres, le clocher de Pauillac, celui de Saint-Julien, le ciel, immense, à lui seul dès qu’on sort les yeux de la terre, il prend les trois quarts de la vue, le ciel bleu, gris, mauve, jaune, présence divine éternellement recommencée. Et plus encore que le ciel, la lumière, les lumières, changeantes d’une minute à l’autre et selon que vous vous tournez à l’orient, à l’occident, ou nord ou au sud, et les longues ombres sur le sol, les miroirs que forment les rangs de fils de fer vus d’oblique, de loin, dans le soleil.

Lendemain matin : toujours la douceur malgré la pluie et les tempêtes annoncées. Pas de lever du soleil, une aurore imperceptible, la masse des nuages laisse seulement l’obscurité se teindre d’abord de bleu et rouge, où se découpent les silhouettes noires des arbres, puis le rouge disparaît, le bleu se nuance de gris, avant que le rapport s’inverse, gris teinté de bleu, et que des lumières se mettent à traverser le paysage, lentes dans les vignes, rapides sur la route, jaunes quand la voiture se rapproche, rouges quand elle s’éloigne. La Gironde n’est pas le miroir argenté de la journée, mais un ruban verdâtre, opaline, qui peu à peu lui aussi vire au gris. Dans la galerie de verres, les objets ne sont que des lignes, des esquisses d’eux-mêmes, des rêves, la pénombre rend plus sensible encore leur délicatesse, leur précieuse fragilité, le jour révèle à peine le grand vase de Charles Miner posé à même le sol, devant la fenêtre à l’orient. Sans doute, si le soleil avait percé, les rayons auraient joué entre les poissons verts qui le composent ; dans la seule lumière diaphane de l’aube nuageuse il est plus léger qu’un voile, une mousse, malgré sa masse, comme vues de la mer les montagnes corses ou almafitaines ne sont que des reflets dans le contre jour du crépuscule. Est-ce mon œil qui se règle à la pénombre, est-ce le jour qui monte, le bloc de pâte de verre se densifie, le dessin des poissons, des anneaux, échos aux anneaux antiques du vase Han posé à droite et des anses de l’amphore syrienne à gauche, se révèlent.

“L'air, la lumière, le climat d'un jour à l'autre changent.”

Les femmes sont plus silencieuses que la veille, le temps est plus gris, elles se hâtent lentement. Une femme arrache un pied, et, le rapportant au départ du rang, avec l’accent chantant : « Non, je l’aimais pas celui-là ». « Tu l’aimais pas ? » En souriant : « Non, je ne le sentais pas bien ». Elles se hâtent lentement, pourtant, le temps de noter ces lignes, elles ont disparu au bout des rangs et reviennent déjà, pas de pause cette fois, elles repartent au rang suivant. Avec la même patience qu’un Opalka, cet artiste qui chaque matin pendant cinquante ans a tracé des chiffres l’un après l’autre, de 1 à plus de 1 000 000, elles plient et décannent, elles ont commencé fin novembre et vont continuer jusqu’à fin mars, après ce sera autre chose, mais pas si différent, toujours remonter les rangs, se plier, revenir, remonter, toujours cette vigne, une mer à labourer, une tapisserie sans fin recommencée. Bien entendu, alors que le visiteur y va de sa poésie dans son petit carnet, les femmes, elles, quand elles reviennent après deux rangs pliés (et elles aussi, pliées) se plaignent des reins, du poids des vimes dont je ne vois moi que l’élégance, noués à leur taille, et ce n’est que le début de la journée, il y a toutes les heures encore à tirer, un jour morne malgré la bonne humeur, les bavardages - une raconte son dîner de la veille, elle avait huit personnes à la maison -, ce n’est pas que gai. Le salaire est modeste, la vie est dure, étroite d’un certain point de vue, mais sachant cela, tout de même, la nature, la simplicité, la beauté, et le vin, l’œuvre vin. Tout est toujours pareil mais toujours différent. L’air, la lumière, le climat d’un jour à l’autre changent, de saison en saison, d’année en année, chaque fois une histoire nouvelle.